vendredi 29 octobre 2010

Combler les espaces vides

Dans son cultissime « A Room of One’s Own » l’écrivaine Virginia Woolf soulève, en 1929, la question des rapports entre femmes et art. Un texte aux racines de la réflexion féministe sur les liens entre genre et création.

Au coeur de Londres, une bibliothèque.

Virginia Woolf, arpentant les couloirs silencieux, décrit le désarroi que lui inspirent les espaces vides - les « blank spaces » - où sont censés se trouver les livres écrits par des femmes. Elle est, dix ans après l’obtention du droit de vote par les suffragettes, parmi les premières à dénoncer la maigreur de la création littéraire féminine.

Tournant à la dérision les préjugés traditionnels, parfois érigés en discours prétendus scientifiques, sur la naturelle « infériorité physique, morale et intellectuelle » des femmes (j’ai dans ce registre certaines théories absolument tordantes dans les tiroirs) Woolf jette les bases d’une analyse sociologique de cette inégalité. Et révèle les multiples contraintes sociales qui sous-tendent la question de la faiblesse de la création féminine. L’enfermement dans les rôles d’épouses et de mères, le sexisme des institutions et des structures sociales, l’interdiction d’accès à l’éducation nécessaire, le manque de soutien et d’encouragements nécessaires aux artistes…

« L’indifférence du monde que Keats et Flaubert ont trouvé dure à supporter «était, lorsqu’il s’agissait de femmes, non pas de l’indifférence mais de l’hostilité. Le monde ne leur disait pas ce qu’il disait aux hommes : écrivez si vous le voulez, je m’en moque… Le monde leur disait avec un éclat de rire : Ecrire ? Pourquoi écririez-vous ? C’est ici que les psychologues de Newnham et de Girton pourraient venir à notre aide, me dis-je, fixant à nouveau les espaces vides sur les rayons. Car il serait sûrement bon de vérifier l’effet du découragement sur l’esprit de l’artiste, (…). Et bien, de quels aliments nourrissons-nous les femmes artistes ? » Virginia Woolf

A l’origine de la réflexion féministe en littérature mais aussi en histoire de l’art, ses écrits dessinent avec grande simplicité les principes qui seront à la base d’une approche sexuée de la création.

“In «A Room of One’s Own» Woolf demystifies the relationship between art and the material world – that is, she strips off the illusion that art exists in some special, privileged cultural zone that exempts it from considerations of money, politics, social class, and, especially gender.” Ellen Rosenman

En 1995, dans son analyse « A Room of One’s Own – Women Writers and the Politics of Creativity », Ellen Rosenman se penche sur la problématique de l’exclusion de la création féminine des courants classiques de l’art et de la littérature. Dans un chapitre nommé Women and Society : Patriarchy and the Place of the Outsider, elle explique que ce sont ces blank spaces, ces « livres qui n’étaient pas là (...) qui racontent l’histoire des femmes dans la littérature. » Les barrières institutionnelles, politiques, économiques et sociales qui maintenaient les femmes en dehors des espaces culturels sont autant de raisons pour les femmes de se créer « a sheltering space », un « endroit-refuge » réservé à leur propre personne et à l’épanouissement de leurs talents littéraires, artistiques ou autres. En d'autres mots, la « chambre à soi » de Virginia Woolf. Un espace indispensable à la création de tout artiste. Une chambre, comprise oui comme une réalité physique (une vraie chambre, entourée de quatre murs), mais surtout comme un espace de liberté, qui résulterait d’un équilibre fragile entre volonté et confiance en soi.
Qu'en est-il de ces espaces aujourd'hui?

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